Sur la piste de Loup des Carpathes

TÉMOIGNAGE BRUTAL ET MAGNIFIQUE D’UN SDF À PARIS

16,00€ TTC - 15,17€ HT

TEXTE & ILLUSTRATIONS : IGOR KRALIK

Brut de décoffrage, c’est ainsi qu’on pourrait qualifier le témoignage d’Igor Kralik. Son histoire n’a ni début ni fin, presque ni queue ni tête. Elle est pourtant terriblement réelle. C’est celle d’un homme qui vit dans la rue, que l’absence de statut social condamne au silence alors qu’à l’intérieur, son âme fait un raffut de tous les diables. Dans une langue imparfaite et reproduite telle quelle, illustrée de dessins rageurs où transpire l’urgence de se raconter, il livre un regard limpide et une parole lapidaire sur le monde qui nous entoure et avec lequel il faut bien vivre.

Igor Kralik, sans abri à Paris.
Igor Kralik grandit en Tchécoslovaquie communiste. À la chute du bloc soviétique, il connaît les fastes et les excès d’une vie nouvelle où tout semble possible. Argent, filles, alcool… Le temps est à l’insouciance. Mais les déboires financiers le rattrapent. En 2006, il quitte la Slovaquie pour s’installer en France, où il espère reprendre pied. Arrivé à Paris, ses maigres ressources s’épuisent rapidement : en guise de vie nouvelle, il se retrouve à la rue. La rue où il commence à dessiner sur des papiers trouvés dans les poubelles. La ville devient alors son atelier, les exclus ses modèles, et la misère le sujet d’une œuvre à la fois brutale et sensible.



De Poprad, la petite ville des Carpathes où il est né, en Slovaquie, à ses chroniques dessinées de la rue parisienne, Igor Kralik a vécu plusieurs vies. Récit(s).

L’enfance, ça s’est passé comme pour tout le monde. Ma famille m’a poussé à faire de très bonnes études, à vouloir loin. C’était des parents très exigeants, mais nos rapports n’étaient pas chaleureux. J’étais déjà attiré par l’art, j’ai toujours aimé inventer et communiquer. Mais mon père, qui était ingénieur, l’un des meilleurs en Slovaquie, voulait que je suive sa voie : l’industrie. J’ai demandé à entrer aux Beaux-Arts, mais à la place, j’ai fait du dessin industriel. Objectif : l’école d’ingénieurs et puis c’est tout ! Deux fois, j’ai raté exprès l’entrée. Deux ans après, sur un coup de tête, je me suis marié, deux ans encore et on a divorcé. Une nouvelle période de ma vie s’ouvrait. J’avais 23 ans.

Deutchland 1989

Cet été-là, j’ai acheté des vacances au Danemark, un voyage organisé en bus. Le Mur n’était pas encore tombé, mais déjà, il y avait beaucoup moins de tabous, les choses étaient devenues plus faciles. On rentrait par l’Allemagne, d’abord l’Ouest et puis la RDA. On s’est arrêté à Ulm, avant la frontière, j’ai décidé de descendre et de rester. En tout, c’est la moitié du bus qui n’a pas voulu remonter… C’est la première fois de ma vie que mon père a été fier de moi. En 1968, il avait un peu participé aux événements, et au fond de son cœur, il était resté un dissident pendant toutes ces années.

J’ai montré mon passeport et j’ai été accueilli, avec les autres. A cette époque, le système social allemand était très généreux. En tant que réfugié de l’Est, on était logé et nourri, avec une allocation mensuelle. Mais après trois mois, les gens de RDA ont commencé à arriver en masse, ils ont eu priorité.

La voie du hockey

J’étais un très bon joueur de hockey-sur-glace, à 18 ans, j’ai même été gardien de but sélectionné pour les JO de Sarajevo, j’étais le quatrième remplaçant. Dans ma petite ville de montagnes, Poprad, ce n’était pas rare. J’avais des copains qui étaient venus comme ça en France, ils jouaient dans le club de hockey de Bordeaux et je les ai rejoints là-bas, en trois jours et trois nuits d’auto-stop. Je suis resté un peu avec eux, et puis les gens de Bordeaux m’ont trouvé une place dans le club de Reims, sponsorisé à l’époque par M. Taittinger. J’ai eu le récépissé et la carte de séjour pour un an, et on m’a aidé à trouver un travail comme programmeur, dans une petite boîte du coin. En même temps, j’apprenais le français. Finalement, je suis parti comme entraîneur d’un club dans la banlieue Sud de Paris.

Allers retours

Pendant ce temps, à la suite de la Révolution de velours, l’usine de mon père avait été privatisée, il était devenu l’un des gros industriels de Slovaquie. J’ai été embauché par certains de ses partenaires en France, ils fabriquaient des wagons de trains de marchandises, mais au bout de quelques mois, j’ai compris qu’ils voulaient m’utiliser pour faire pression sur lui. Mon but, c’était de reprendre des études en travaillant, mais la situation m’a dégoûté, alors j’ai tout laissé tomber et je suis parti à Biarritz, je faisais du surf et rien d’autre, j’avais beaucoup bougé et j’étais fatigué. Quand l’hiver est venu, je me suis trouvé mal dans cette ville-fantôme, j’ai décidé de repartir en Slovaquie pour essayer de travailler avec mon père. Mais ça ne s’est pas très bien passé –– depuis que j’étais né, il me tenait pour un bon-à-rien, alors forcément… Je suis reparti en France, je vivais à droite à gauche, je faisais des petits boulots, je ne savais pas ce que je voulais. Il m’a fallu attendre d’avoir 40 ans pour le savoir.

Grandeur et misère des affaires

Mon père vivait un énorme stress, ça a fini par le tuer. En décembre 1999, il a eu une crise cérébrale, d’une seconde à l’autre on l’a retrouvé mort. Je suis retourné en Slovaquie pour être auprès de ma mère et régler la succession. Je me suis retrouvé avec un gros capital, c’est là, à partir de 2000, que je suis entré dans un monde nouveau, j’ai fréquenté les banquiers et les hommes d’affaires. D’abord, j’ai monté une société d’importation de tôles, puis j’ai lancé une marque de prêt-à-porter : j’avais inventé un modèle de pantalon extraordinaire, qui fait des belles fesses à toutes les femmes. J’ai payé le brevet pour la Slovaquie, et au début, ça a marché très bien. Mais après deux mois, un nouveau gouvernement de droite est arrivé au pouvoir, et il s’est passé ce qui arrive aujourd’hui à la France : des réformes très dures, les aides coupées, les prix du gaz, de l’électricité, des loyers, qui ont été multipliés par cinq, par dix. Beaucoup d’entreprises ont plongé et moi aussi. Ça ne s’est pas fait en un jour. On croit toujours qu’on va redresser la pente, alors on emprunte, on fait des dettes, on s’enfonce de plus en plus. En 2006, j’ai dû déclarer la faillite, c’était la honte pour la famille. Ma mère ne voulait plus me parler. Il ne me restait plus rien, ni stock, ni maison, ni argent.

La chute

Tout le monde m’a laissé tomber. J’étais tout seul. L’humain, c’est une espèce d’animal féroce, l’avidité et le pouvoir ont plus d’importance pour lui que n’importe quoi d’autre. C’est pour ça qu’il y a des gens dans la rue, qui meurent sans même un regard sur eux.

J’ai passé tout l’hiver dans mon entrepôt. Je ne me sentais pas si malheureux. Je lisais. J’ai commencé vraiment à dessiner, aussi. Et j’ai beaucoup bu. Il faut dire que pendant 15 ans, j’ai fait une très belle carrière d’alcoolique. Il me fallait boire pour pouvoir survivre, chaque jour. Au printemps, j’ai décidé de repartir en France. J’ai fait le voyage avec 50 euros et j’ai débarqué à Paris, dans une auberge de jeunesse. Je suis optimiste, je ne savais pas ce que j’allais faire, mais je me disais : quelque chose va changer. Je passais mes journées sur un banc au Champ-de-Mars, je ne voulais pas croire que j’étais devenu SDF. Mais dans ces quartiers froids comme le nez d’un chien, VIIe, XVe, XVIe arrondissements, c’était comme si j’avais été transparent. Tu dors dehors, se laver devient difficile, tu bois ce que tu peux pour ne pas penser, tu es en enfer.

Maître Van Gogh

J’ai passé sept ou huit mois à la rue. Une nuit, deux ados drogués, pour s’amuser, ont mis le feu à mon sac de couchage, j’ai eu les deux pieds brûlés. J’ai trouvé quand même des anges sur ma route le jour où j’ai atterri au foyer de la Mie-de-Pain, dans le XIIIe. J’y ai passé 150 nuits et j’ai commencé à renaître un peu. J’ai vu qu’il y avait aussi de la solidarité autour de moi, des gens pour vous tendre la main. J’ai recommencé à dessiner. Le jour, j’allais à la bibliothèque Buffon, à côté du Jardin des Plantes, et je dessinais. Mon maître de dessin a été Van Gogh. Je prenais les livres d’art et je m’entraînais à copier. Quand il faisait beau, je m’installais au parc Tino-Rossi et je croquais les gens. Au début, je travaillais sur le papier que je trouvais. Par exemple, les affichettes ramassées dans les églises, les emballages. Maintenant, ce que je préfère, c’est le papier de mûrier. J’ai trouvé qu’avec un bâton très fin trempé dans l’encre, le trait du dessin était beau.

Les portes s’ouvrent

C’est comme ça que j’ai commencé mes petites histoires parisiennes, pour raconter  en dessin la vie sans toit, les gens de la rue : vingt chapitres, vingt arrondissements. A partir de là, j’ai eu de la chance, plus de chance que beaucoup d’autres à côté de moi. Je ne sens pas encore que j’ai quitté la rue, pour ça, il faudrait que j’aie une maison à moi. Depuis un an et demi, j’habite à l’hôtel, mais petit à petit, je vois toutes les portes qui s’ouvrent.  Le livre, des expositions, à Paris, peut-être bientôt en Suisse. Je fais une émission à Radio-Libertaire aussi, on est trois. Moi, j’ai une trop petite tête pour la politique, je veux juste parler aux gens de ce que je connais, la condition des sans-abri. Et continuer à dessiner. Je me suis mis à peindre, aussi. C’est seulement le début.

Propos recueillis par Irène Berelowitch