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Ce livre sur le blog Zinc

Sur la piste de Loup des Carpathes
Textes et dessins de Igor Kralik
ISBN 978-2-915291-13-6
Prix public : 16 euros
Brut de décoffrage, cest ainsi quon pourrait qualifier le témoignage dIgor Kralik. Son histoire na ni début ni fin, presque ni queue ni tête. Elle est pourtant terriblement réelle. Cest celle dun homme qui vit dans la rue, que labsence de statut social condamne au silence alors quà lintérieur, son âme fait un raffut de tous les diables. Dans une langue imparfaite et reproduite telle quelle, illustrée de dessins rageurs où transpire lurgence de se raconter, il livre un regard limpide et une parole lapidaire sur le monde qui nous entoure et avec lequel il faut bien vivre.
Igor Kralik, sans abri à Paris.
Igor Kralik grandit en Tchécoslovaquie communiste. À la chute du bloc soviétique, il connaît les fastes et les excès dune vie nouvelle où tout semble possible. Argent, filles, alcool
Le temps est à linsouciance. Mais les déboires financiers le rattrapent. En 2006, il quitte la Slovaquie pour sinstaller en France, où il espère reprendre pied. Arrivé à Paris, ses maigres ressources sépuisent rapidement?: en guise de vie nouvelle, il se retrouve à la rue. La rue où il commence à dessiner sur des papiers trouvés dans les poubelles. La ville devient alors son atelier, les exclus ses modèles, et la misère le sujet dune uvre à la fois brutale et sensible.
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Qui est Igor Kralik ?
De Poprad, la petite ville des Carpathes où il est né, en Slovaquie, à ses chroniques dessinées de la rue parisienne, Igor Kralik a vécu plusieurs vies. Récit(s).
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Lenfance, ça sest passé comme pour tout le monde. Ma famille ma poussé à faire de très bonnes études, à vouloir loin. Cétait des parents très exigeants, mais nos rapports nétaient pas chaleureux. Jétais déjà attiré par lart, jai toujours aimé inventer et communiquer. Mais mon père, qui était ingénieur, lun des meilleurs en Slovaquie, voulait que je suive sa voie: lindustrie. Jai demandé à entrer aux Beaux-Arts, mais à la place, jai fait du dessin industriel. Objectif : lécole dingénieurs et puis cest tout ! Deux fois, jai raté exprès lentrée. Deux ans après, sur un coup de tête, je me suis marié, deux ans encore et on a divorcé. Une nouvelle période de ma vie souvrait. Javais 23 ans.
Deutschland 1989
Cet été-là, jai acheté des vacances au Danemark, un voyage organisé en bus. Le Mur nétait pas encore tombé, mais déjà, il y avait beaucoup moins de tabous, les choses étaient devenues plus faciles. On rentrait par lAllemagne, dabord lOuest et puis la RDA. On sest arrêté à Ulm, avant la frontière, jai décidé de descendre et de rester. En tout, cest la moitié du bus qui na pas voulu remonter
Cest la première fois de ma vie que mon père a été fier de moi. En 1968, il avait un peu participé aux événements, et au fond de son cur, il était resté un dissident pendant toutes ces années.
Jai montré mon passeport et jai été accueilli, avec les autres. A cette époque, le système social allemand était très généreux. En tant que réfugié de lEst, on était logé et nourri, avec une allocation mensuelle. Mais après trois mois, les gens de RDA ont commencé à arriver en masse, ils ont eu priorité.
La voie du hockey
Jétais un très bon joueur de hockey-sur-glace, à 18 ans, jai même été gardien de but sélectionné pour les JO de Sarajevo, jétais le quatrième remplaçant. Dans ma petite ville de montagnes, Poprad, ce nétait pas rare. Javais des copains qui étaient venus comme ça en France, ils jouaient dans le club de hockey de Bordeaux et je les ai rejoints là-bas, en trois jours et trois nuits dauto-stop. Je suis resté un peu avec eux, et puis les gens de Bordeaux mont trouvé une place dans le club de Reims, sponsorisé à lépoque par M. Taittinger. Jai eu le récépissé et la carte de séjour pour un an, et on ma aidé à trouver un travail comme programmeur, dans une petite boîte du coin. En même temps, japprenais le français. Finalement, je suis parti comme entraîneur dun club dans la banlieue Sud de Paris.
Allers retours
Pendant ce temps, à la suite de la Révolution de velours, lusine de mon père avait été privatisée, il était devenu lun des gros industriels de Slovaquie. Jai été embauché par certains de ses partenaires en France, ils fabriquaient des wagons de trains de marchandises, mais au bout de quelques mois, jai compris quils voulaient mutiliser pour faire pression sur lui. Mon but, cétait de reprendre des études en travaillant, mais la situation ma dégoûté, alors jai tout laissé tomber et je suis parti à Biarritz, je faisais du surf et rien dautre, javais beaucoup bougé et jétais fatigué. Quand lhiver est venu, je me suis trouvé mal dans cette ville-fantôme, jai décidé de repartir en Slovaquie pour essayer de travailler avec mon père. Mais ça ne sest pas très bien passé depuis que jétais né, il me tenait pour un bon-à-rien, alors forcément
Je suis reparti en France, je vivais à droite à gauche, je faisais des petits boulots, je ne savais pas ce que je voulais. Il ma fallu attendre davoir 40 ans pour le savoir.
Grandeur et misère des affaires
Mon père vivait un énorme stress, ça a fini par le tuer. En décembre 1999, il a eu une crise cérébrale, dune seconde à lautre on la retrouvé mort. Je suis retourné en Slovaquie pour être auprès de ma mère et régler la succession. Je me suis retrouvé avec un gros capital, cest là, à partir de 2000, que je suis entré dans un monde nouveau, jai fréquenté les banquiers et les hommes daffaires. Dabord, jai monté une société dimportation de tôles, puis jai lancé une marque de prêt-à-porter : javais inventé un modèle de pantalon extraordinaire, qui fait des belles fesses à toutes les femmes. Jai payé le brevet pour la Slovaquie, et au début, ça a marché très bien. Mais après deux mois, un nouveau gouvernement de droite est arrivé au pouvoir, et il sest passé ce qui arrive aujourdhui à la France : des réformes très dures, les aides coupées, les prix du gaz, de lélectricité, des loyers, qui ont été multipliés par cinq, par dix. Beaucoup dentreprises ont plongé et moi aussi. Ça ne sest pas fait en un jour. On croit toujours quon va redresser la pente, alors on emprunte, on fait des dettes, on senfonce de plus en plus. En 2006, jai dû déclarer la faillite, cétait la honte pour la famille. Ma mère ne voulait plus me parler. Il ne me restait plus rien, ni stock, ni maison, ni argent.
La chute
Tout le monde ma laissé tomber. Jétais tout seul. Lhumain, cest une espèce danimal féroce, lavidité et le pouvoir ont plus dimportance pour lui que nimporte quoi dautre. Cest pour ça quil y a des gens dans la rue, qui meurent sans même un regard sur eux.
Jai passé tout lhiver dans mon entrepôt. Je ne me sentais pas si malheureux. Je lisais. Jai commencé vraiment à dessiner, aussi. Et jai beaucoup bu. Il faut dire que pendant 15 ans, jai fait une très belle carrière dalcoolique. Il me fallait boire pour pouvoir survivre, chaque jour. Au printemps, jai décidé de repartir en France. Jai fait le voyage avec 50 euros et jai débarqué à Paris, dans une auberge de jeunesse. Je suis optimiste, je ne savais pas ce que jallais faire, mais je me disais : quelque chose va changer. Je passais mes journées sur un banc au Champ-de-Mars, je ne voulais pas croire que jétais devenu SDF. Mais dans ces quartiers froids comme le nez dun chien, VIIe, XVe, XVIe arrondissements, cétait comme si javais été transparent. Tu dors dehors, se laver devient difficile, tu bois ce que tu peux pour ne pas penser, tu es en enfer.
Maître Van Gogh
Jai passé sept ou huit mois à la rue. Une nuit, deux ados drogués, pour samuser, ont mis le feu à mon sac de couchage, jai eu les deux pieds brûlés. Jai trouvé quand même des anges sur ma route le jour où jai atterri au foyer de la Mie-de-Pain, dans le XIIIe. Jy ai passé 150 nuits et jai commencé à renaître un peu. Jai vu quil y avait aussi de la solidarité autour de moi, des gens pour vous tendre la main. Jai recommencé à dessiner. Le jour, jallais à la bibliothèque Buffon, à côté du Jardin des Plantes, et je dessinais. Mon maître de dessin a été Van Gogh. Je prenais les livres dart et je mentraînais à copier. Quand il faisait beau, je minstallais au parc Tino-Rossi et je croquais les gens. Au début, je travaillais sur le papier que je trouvais. Par exemple, les affichettes ramassées dans les églises, les emballages. Maintenant, ce que je préfère, cest le papier de mûrier. Jai trouvé quavec un bâton très fin trempé dans lencre, le trait du dessin était beau.
Les portes souvrent
Cest comme ça que jai commencé mes petites histoires parisiennes, pour raconter en dessin la vie sans toit, les gens de la rue : vingt chapitres, vingt arrondissements. A partir de là, jai eu de la chance, plus de chance que beaucoup dautres à côté de moi. Je ne sens pas encore que jai quitté la rue, pour ça, il faudrait que jaie une maison à moi. Depuis un an et demi, jhabite à lhôtel, mais petit à petit, je vois toutes les portes qui souvrent. Le livre, des expositions, à Paris, peut-être bientôt en Suisse. Je fais une émission à Radio-Libertaire aussi, on est quatre. Moi, jai une trop petite tête pour la politique, je veux juste parler aux gens de ce que je connais, la condition des sans-abri. Et continuer à dessiner. Je me suis mis à peindre, aussi. Cest seulement le début.
Propos recueillis par Irène Berelowitch
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